Contre le sacrifice, au-delà du fantasme sacrificiel

 cliquez sur le titre ci-dessus pour avoir les têtes des chapitres

Contre le sacrifice, au-delà du fantasme

sacrificiel, 2017

extraits du livre de Massimo Recalcati


 

Premièrement: Le sacrifice symbolique :

     La vie de l'animal est sans sacrifice : dominé par l'instinct, libre de tout tabou, sans manquement ni désir, sans sentiment de honte, « l'animal est une machine guidée par la loi de l'instinct » Descartes.

     L'homme est un animal sacrifié, en manque d'être, l'homme est un exilé de la nature...

 Critique de la fascination du sacrifice

     La vie animale est sans sacrifice : la vie animale, dominée par l'instinct, est vie libre de tout tabou, et par conséquent de tout sens de honte.

     L'animal ne cherche pas le sens, comme de l'eau ou du pain : pour l'animal le monde est une évidence qui n'exige pas la recherche de son sens...

Le monstre...

     Il n'existe pas d'instinct du sacrifice dans la vie de l'animal. Seule la vie humaine peut décider d'accomplir un sacrifice ou de se sacrifier soi-même. Dans la nature on ne trouve que l'instinct de survie...

L'esprit de sacrifice :

     Il comporte une certaine jouissance, un fantasme masochiste : l'attachement humain à sa propre servitude, le refus du poids de la liberté...

     Le fantasme de l'ombre de Dieu est: être exposé à l'ombre de Dieu, être vu

     C'est là toute l'interprétation de Freud qui a supprimé l'idée de Dieu dans son discours, mais qui lui a substitué l'idée du Père, pour Kant l'Impératif Catégorique, etc pour Nietzsche, pour Lacan...

Une tyrannie secrète...

     Esclaves du péché... cf: une lecture structurale du mythe d'Adam et Eve que vous pouvez trouver sur ce site à la section "Mythes".

     L'économie du sacrifice : elle repose sur un type de culpabilisation dans le christianisme ascétique , (imitation du Christ) s'immoler sur cette terre pour accéder au royaume des cieux, telle est l'économie du sacrifice.

Le sacrifice est un dispositif magique, superstitieux...

    Voici  les deux pôles du sacrifice névrotique : la transformation de la dette en crédit est au cœur du fantasme sacrificiel détermine la névrose... a ne pas confondre la loi de la castration avec la loi sacrificielle du Sur-Moi...

    Il y a incompatibilité entre la loi et la vie... Le moi, le ça, le sur-moi

Le regard persécuteur de la loi est

     Le regard d'une loi « irresponsable » et « sans dialectique » : une loi sans désir (Kant), ou bien un désir sans loi (Sade)....

     Le regard de la loi du Talion

     Le regard  d'une loi de la parole contre la loi du Super-Moi

     Le regard d'une loi qui jouit de la loi...

Pénitence et privation :

       Le fantasme sacrificiel transforme la renonciation et la privation en une forme de jouissance...


Deuxièmement: L'esprit de sacrifice... pour la Cause:

Cette cause peut revêtir de multiples formes, les principales sont: la cause arienne ( la race et tous les racismes inventés par les hommes) , ou la cause islamique, chrétienne, boudhiste, etc.... ( les causes de tous les intégrismes religieuxde part le monde) , ou la cause cosmocratique qui, aujourd'hui,  a envahi le monde et qui , aujourd'hui, impose sa loi ( la cause des plus riches de la planète et de leur argent : tous les habitants de la planète et tous les états leur sont de plus en plus  soumis et sont adorateurs sans le savoir de ces dieux cachés qui dictent ce que doit être le meilleur des mondes qu'ils construisent. Leibnitz et sa philosophie revivent à travers eux dans une récupération habile et sournoise: "tout est au mieux dans le meilleur des mondes" ou bien "Tout va devenir merveilleux dans le meilleur des mondes" est une simple façade ou plus exactement le nouvel opium du peuple)

    Le sacrifice du devoir trouve ici une célébration terrestre qui n'attend aucune compensation économique dans l'au-delà, mais s’affermit dans sa propre puissance. C'est le cœur de toute psychologie des masses et plus généralement, de tout fanatisme de groupe : l'auto-sacrifice, la vie soumise au devoir, l'identification aveugle à une Cause universelle comportent un gain absolu d'identité, et en même temps, la destruction de sa propre singularité. Anéantir l'altérité signifie en fait, anéantir cette vie qui , n'étant pas capable de sacrifice n'est pas digne d'être définie comme « humaine ». Mais anéantir l'altérité signifie aussi s'anéantir soi-même. C'est le même fanatisme que nous retrouvons aujourd'hui dans le terrorisme islamique , l'accusation portée en Occident par les martyrs de la terreur est en fait celle d'avoir construit une civilisation qui a effacé la valeur de l'esprit de sacrifice au nom d'un divertissement sans limites . Sacrifier sa propre vie à l'idéal de la Cause, montrerait toute la méchanceté et la pauvreté d'une vie – comme est celle de l'Occident- qui sait jouir seulement de soi-même. L'esprit de sacrifice de l'Arien ou du musulman radicalisé ignore la valeur de la singularité parce qu'il consolide sa propre identité grâce à l'identification narcissique à la grande Cause de sa propre race ou de sa propre religion.

    Le juif et l'occidental manifestent des dimensions inférieures d'une vie qui n'est pas capable de s'émanciper de son propre individualisme stérile. Être capable de sacrifier sa propre vie pour une Cause devient la seule mesure d'une vie digne d'être vécue. La mort et le sacrifice de soi-même ne peuvent faire peur à ceux qui ne limitent pas leur regard à leur propre misérable Moi, alors que le juif et l'occidental restent attachés à leur misérable Moi, l'Arien comme le musulman radicalisé, connaissent la transcendance de la Cause qui les élève à la hauteur des vengeurs, des justiciers, des héros résolus et sans incertitudes. La singularité en vient sacrifiée à l'illusion d'un genre de vie supérieure, universelle, pure, in-contaminée. Le Moi du martyr qui s'immole pour la Cause est fait de plomb. L'existence de l'impur sert à confirmer son inviolable pureté. Dans tout terroriste se cache un éducateur : « en toucher un pour en éduquer cent ». n'est pas seulement un slogan qui fige le sang, mais qui traduit le principe « moral » qui guide le terroriste dans son action. Son présupposé est terriblement pédagogique : toucher l’ennemi sert à nettoyer le monde de l'infection des impurs. Sa vocation fondamentaliste provient de l'identification hypnotique à la cause qui le libère de toute préoccupation vainement humaniste. La Vérité qu'il sert n'a en fait aucun rapport avec les autres êtres humains ; c'est une Vérité absolue, incontournable, sur-historique. C'est la conviction qui nourrit la force toujours sectaire de chaque fanatisme. Le masochisme sacrificiel se retourne ainsi en un sadisme destructif : être esclave de la Cause rend patron de la vie des autres

     Seule une idée du fini peut accueillir une idée de transcendance non délirante et non sanguinaire. Si le sacrifice de la singularité voulu par l'Arien ou par le terroriste musulman aspire à réaliser une dimension supérieure de la vie non confinée dans les limites ascétiques de sa singularité, le refus du sacrifice au nom de la singularité supposée comme « in-sacrifiable », situe la transcendance dans l'immanence comme un pli interne à lui, parce que le visage, le nom, le corps de l'Autre apparaissent déjà comme l'incarnation de l'absolu, de ce qui célèbre la sacralité inviolable de la vie. Pour cela comme l'affirme Nancy, « la finitude , pensée rigoureusement et pensée selon son Ereignis( son événement) signifie poser l'existence du sujet comme non sacrifiable. »

Subversion du sacrifice .

Interprétation sacrificielle de la dette symbolique :

     La vie humaine est symboliquement en dette non parce qu'elle doit quelque chose à quelqu'un – fusse encore à Dieu- mais parce qu'elle ne peut se soutenir seule, elle ne peut exister sans être en rapport avec l'Autre, sans trouver son soutien dans l'Autre duquel le langage est la figure première. L'horizon du langage et de la parole, vers lequel toute vie est en une relation de dette symbolique, n'a aucune intention de rechercher l'équilibre. Le visage de l'Autre n'est pas celui d'un créancier implacable qui attend d'être remboursé . Cette interprétation est plutôt un produit du fantasme sacrificiel auquel le névrotique est totalement soumis...

Éviter l'acte...


Responsabilité au-delà du sacrifice : l'histoire du sacrifice d'Isaac par Abraham

     Le bien n'apparaît plus comme une transcendance objective, mais comme le rapport à l'autre, une réponse à l'autre ( sic Jésus) : pour Derrida ceci est le cœur du drame d'Abraham et Isaac ( lire ce que j'ai écrit sur ce récit dans la section "Mythe", mon analyse structurale vous éclairera) . C'est le traumatisme du passage au plan étique de la généralité – des valeurs universelles du discours partagé – qui ,  selon la parole paradoxale de Dérida , « trahit l'étique ».

     Ceci signifie que le temps de l'acte est toujours singulier et ne peut jamais trouver un ancrage dans l'universalité de l'Autre, Face au sacrifice d'Isaac imposé par l'Autre, c'est-à-dire par Dieu, Abraham nous conduit à abandonner une conception abstraite, générique, théorique de responsabilité pour nous pousser vers sa dimension « absolue ». Il appartient en fait seulement à Abraham – dans le secret de sa subjectivité qu'il ne peut partager- d'adhérer ou non à l'appel inaudible de Dieu qui lui demande, en fait, de sacrifier Isaac, son fils unique, le fils bien aimé. Personne d'autre ne peut prendre sa place pour décider de répondre ou non à cet appel incompréhensible. Isolement, solitude, impossibilité de partager, ,secret absolu, crainte, ainsi face à la demande de Dieu d'avoir en sacrifice Isaac, Abraham vit le drame d'un déchiremment duquel seul il peut être tenu pour responsable. Et ceci est le point sur lequel a insisté Kierkegaard dans sa lecture de l'opposition entre la Loi étique et la loi religieuse dans "Timore e tremore" , (Peur et tremblement de Søren Kierkegaard ) : si Abraham sacrifie Isaac, il trahit sa fonction de père – la Loi étique - , si au contraire, il l'épargne . s'il décide de ne pas sacrifier son propre fils, désobéissant à Dieu il trahit sa foi, - la Loi religieuse.

     Abraham est appelé à traverser un déchirement plus que singulier, qui n'a aucune possibilité d'être résolu en faisant appel aux valeurs universellement partagées de la morale. L'Abraham de Kierkegaard met non seulement en échec la dialectique hégélienne capable de surmonter toute division au nom d'une synthèse réconciliatrice, mais surtout le fondement kantien de la morale. Avec Abraham, « le devoir pour le devoir » qui, pour Kant, constitue l'Impératif Catégorique de l'action morale, est contraint de laisser la place à la responsabilité illimitée de l'acte comme transgression de toute notion de « devoir », car Abraham, selon la parole de Derrida , est poussé « à trahir tout ce qui se manifeste dans l'ordre de la généralité universelle »

     La responsabilité chrétienne, comme viennent de le penser Kierkegaard et Derrida à travers la lecture du sacrifice d'Isaac, est anti-sacrificielle, et au-delà de l'économie du sacrifice...

Sacrifier le sacrifice :

      Vivre dans le sacrifice est la maladie la plus grande du névrotique.

      « Avez-vous agi conformément au désir qui vous habite ? » L'aspect subversif de cette demande consiste dans le fait que le désir en vient à être substitué à la Loi, ou si l'on préfère en vient à être identifié à la Loi. Ceci comporte avant tout la libération de tout gnosticisme qui oppose d'une manière rigide le Bien au Mal, le juste à l'injuste, le pur à l'impur. Il s'agit d'un pas sans précédent : l'action étique n'est pas celle obligée de Kant devant s’aligner à l'impératif du « devoir pour le devoir » contre le désir considéré comme « pathologique » . Mais l'action étique est celle qui réussit à se conformer au désir qui habite la singularité de l'inconscient. La Loi ne se distingue plus du désir – elle n'est pas son antagoniste féroce – parce que le désir est la Loi. Cf Lacan, mais aussi c'est une position profondément chrétienne (du Christ)...

Le désir comme devoir...

La voix du désir...


Compléter la Loi :

     Dans l’Évangile de Luc, il est réitéré avec force que l'offrande aussi du corps du Christ, dans la dernière cène qui précède le temps de la passion et de la crucifixion, ne doit pas être entendue comme un geste sacrificiel. La réduction de cette exposition totale de soi-même à un acte sacrificiel est une altération du message chrétien qui trouve son lieu électif dans la liturgie catholique elle-même. Il s'agit d'une altération symptomatique du texte biblique qui ne peut pas ne pas être mis en relief parce qu'il révèle le fantasme sacrificiel qui souvent se niche dans le discours religieux.. Dans le cours de l'eucharistie, le célébrant montrant l'hostie comme symbole du corps du Christ , déclare : « Ceci est mon corps qui est donné en sacrifice pour vous ». En réalité le texte de Luc rapporte différemment les paroles de Jésus : « Ceci est mon corps qui est donné pour vous ».

      Dans cette légère, mais décisive altération symptomatique du texte biblique nous devons distinguer en action le fantasme sacrificiel. Pour Jésus le problème n'est pas celui de « vivre du sacrifice », mais celui de libérer la vie de l'ombre triste du sacrifice. Et C'est cette portée subversive de sa parole qui échappe totalement à Nietzsche dans « Généalogie de la morale » et aussi à beaucoup de chrétiens. Au fond, la position en jeu est qu'une étique non sacrificielle est possible, un étique au-delà du sacrifice, une étique émancipée de la Loi inhumaine du Sur-Moi, une étique sans terreur et sans crainte de Dieu ?

     Dans les termes de la prédication de Jésus, il s'agit de porter à « l'accomplissement » de la Loi : en effet comme il le dit de lui-même, il n'est pas venu pour « abolir la Loi » mais pour en donner « l'accomplissement ». La direction anti-sacrificielle de sa pensée est très claire : non plus l'homme au service sacrificiel de la Loi, mais la Loi au service de l'homme, non pas la Loi comme poids qui opprime la liberté de l'homme, mais la Loi comme condition de sa liberté. La Loi en fait s'accomplit seulement là où on la libère du fantasme sacrificiel qui l'obstrue, seulement là où elle sait se réunir au désir, seulement si elle sait être une Loi qui soustrait l'homme au poids même de la Loi , à la Loi du Talion qui se fonde sur une symétrie parfaite, "œil pour œil , dent pour dent"... Exhortant à non pas abolir la loi, mais à l'accomplir, la parole de Jésus nous conduit vers une autre version de la Loi, portant la Loi au-delà de la Loi. Les pratiques de purification et plus en général l'idéal de la Loi formelle sont considérés comme hypocrites et faux. La vieille Loi – la Loi qui doit être en effet apportée à sa perfection, - est la Loi qui, - comme celle du Sur-Moi -, ne connaît pas le pardon, ne connaît pas d'exception à l'application universelle de la règle. C'est différemment que Jésus introduit au cœur de la Loi l'expérience de la grâce et du pardon, c'est-à-dire de l'exception à la règle.

    Pour Paul Ricoeur, ceci marque le passage de la logique de l'équivalence à la logique de l'excédent ou de la surabondance qu' il extrait d'un passage intense de Paul de Tarse tiré du chapitre V de la lettre aux Romains : «  la loi survit alors parce qu'elle a horreur de la chute : mais là où le péché abonde, la grâce surabonde. »

     La portée de l'application pénale de la Loi et de sa rationalité naturelle en vient ici à être radicalement subvertie : à la place de la peine vient en remplacement le don de la grâce, à la place de la mort, la vie, à la place de l'équivalence, la surabondance. Une autre Loi pousse la Loi au-delà de la Loi : la Loi de l'amour - qui est la parole bien radicale et ultime de Jésus – vainc sur la Loi de la justice.

 

 

     Mon lecteur aura intérêt à lire l’œuvre de René Girard « Le Bouc Émissaire » pour faire le lien avec ce que dit Récalti sur le Christ et sur l'eucharistie vécue à contre-sens par la liturgie catholique et par la plupart des chrétiens de par le monde... Le Christ ne s'est pas offert en sacrifice : mais toute sa vie il a accepté d'être le bouc émissaire, d'être chargé de toutes les sortes de maux de la terre. Les gens ainsi du temps de Jésus et surtout les prêtres, se dédouanaient de leurs turpitudes et désignaient un coupable « idéal ». Le Christ reste fidèle jusqu'au bout à son Désir : aimer tout homme, voir en chaque homme de l'amour en réalisation ou en attente de réalisation, personne n'est exclu de l'amour, il nous dit que tout homme a des traces d'amour en lui. La fidélité absolue de Jésus à ce désir le mènera jusqu'à accepter d'être le bouc émissaire de tous ceux qui veulent se décharger de leur propre culpabilité ( le fameux «  c'est pas moi, mais c'est l'autre, c'est à lui la faute ! » ) , cette fidélité à son désir d'amour, son désir de ne voir que l'amour dans tout homme sur terre, le conduira à l'exécution la plus infamante sur la croix : il a accepté d'être chargé de tous les fardeaux de la culpabilité ou des sentiments de culpabilité qui pèsent sur la conscience des hommes pour leur ouvrir une voie d’espérance, la voie de l'amour telle qu'il l'a vécue...

     L'invitation dans l'eucharistie, n'est pas l'invitation à un sacrifice, l'invitation à rejoindre le Christ dans son Désir, l'affirmation par l'offrande de désirer imiter toute notre vie Jésus « Oui Seigneur, je veux te rejoindre dans ton désir ; avec toi, j'accepte d'être pris pour un « bouc émissaire » avec toutes les conséquences que cela entraînera. Mon offrande aujourd'hui est que j'accepte d'être bouc émissaire avec Toi, à ta suite, de n'être que réponse d'amour...

 


Cinqièmement: une Parabole anti-sacrificielle : le patron de la vigne et de la rétribution

     Parmi les nombreuses paraboles de Jésus qui défient le fantasme sacrificiel, j'en choisis une parmi les plus éloquentes et les plus connues, une qu'enfant, j'avais du mal à entendre et à partager. C'est la parabole du patron de la vigne qui décide de rétribuer ses travailleurs avec un salaire égal indépendamment des heures de travail effectivement accomplies par chacun d'eux. Dans cette parabole, l'intention de Jésus est des plus claires : renverser la logique sacrificielle pour indiquer l’existence d’une autre logique qui répond à une Loi différente de la Loi de justice ordinaire.

      Pourquoi le patron de la vigne rétribue-t-il le travail de ses salariés sans tenir compte des différentes heures du travail effectivement accomplie ?

      Enfant, je partageais totalement le mécontentement de ceux qui avaient commencé à travailler dès le début de la journée et se trouvaient à être payés au même niveau que ceux qui, - recrutés par le patron plus tardivement – avaient travaillé seulement peu d'heures. « Ceux-ci ont travaillé une heure seulement et il les a traités comme nous qui avons supporté le poids de la journée et la chaleur. » se lamentaient en face du donneur de travail ceux qui ont travaillé une journée entière.

      La perspective de ces travailleurs est celle de la logique de l'équivalence. Tant d'heures de travail égal tant de salaire : ils se référent à la Loi qui règle les comportements des hommes , c'est la justice dans sa norme rétributive...

      Étant enfant, je n'avais aucun doute en leur donnant raison. Je ne pouvais pas en aucun cas imaginer qu'il pouvait exister une autre manière de concevoir la Loi. Face aux justes protestations des travailleurs de la première heure, le patron répond à l'un d'eux comme ceci :

      « Ami, je ne te fais aucun tort. N'as-tu pas convenu avec moi pour un denier ? Prends ce qui est à toi et va-t-en ; mais je veux donner à ce dernier autant qu'à toi. Ne puis-je faire de mes affaires ce que je veux ? Ou bien es-tu jaloux parce que je suis bon ? Ainsi les premiers seront les derniers, et les derniers seront les premiers . »

      Le patron de la vigne est déboussolant. Il ne manque pas à la parole donnée, stipulée avec les travailleurs– au contraire - , mais il ne consent pas que sa générosité dépende de la Loi formelle de la justice syndicale. Le ton qu'il emploie est irrité et décidé. «  Ne puis-je pas faire de mes affaires ce que je veux ? » Il n'est pas venu à réduire le contrat avec les premiers travailleurs, et pourtant il s'est montré relativement plus généreux avec les derniers arrivés. Le rapport horizontal entre les travailleurs ne peut pas ne pas provoquer jalousie et ressentiment. Ceux qui se sont sacrifiés en travaillant plusieurs heures sous le soleil brûlant ne peuvent accepter d'être payés comme ceux qui ont travaillé une heure seulement...

     Est-ce que notre propre sacrifice ne vaut rien ? Pourquoi ne veux-tu pas en tenir compte en repayant tous d'une manière égale ? C'est le point crucial de la parabole...

     Enfant, à table, mon regard s'attardait de travers sur l'assiette de ma sœur pour mesurer dans laquelle des deux assiettes la main de ma mère s'était montré la plus généreuse. « Maxime, regarde dans ton assiette », me rabrouait ma mère. Comme le patron de la vigne, voulait-elle m'inoculer le virus de la passivité ? Elle avait la même attitude lorsque je me plaignais de mes compagnons qui, plus fortunés que moi, se permettaient de voyager, ou d'avoir des sous à dépenser selon leur bon plaisir. Les travailleurs de la première heure exigent ( justement si on suit la logique de l'équivalence) que les sacrifices soient répartis également ou qu'ils soient , pour le moins, reconnus et récompensés économiquement. Le patron de la vigne pousse au contraire chacun à regarder dans son propre plat, dans le plat de son propre désir, sans se laisser conditionner par ce qui concerne la vie des autres.

     Si l'envie est , - comme la définit Thomas d'Aquin -, « la morosité face aux biens des autres », si elle mortifie la vie en restreignant son horizon à la confrontation symétrique avec la vie de l'autre, le patron de la vigne pousse à abandonner la tristesse jalouse, et pousse à penser à son propre travail, à son propre talent au-delà de la logique d'une récompense du sacrifice. Aime, jouis, désire ce que tu as ! Ne t'inquiète pas pour le bien des autres ! Regarde dans ton assiette! De cette manière, le patron de la vigne décourage le sacrifice , car aucun sacrifice ne peut rendre la vie plus riche.

      Vivre dans le sacrifice pour s'attendre à la juste récompense n'est pas l'indication que Jésus veut transmettre avec cette parabole. Si la vie est riche, elle l'est dans chacun de ses moments, dans chacun de ses instants ; c'est la vie celle dont la joie et la tristesse ne dépend pas des biens des autres. En ce sens l'évangéliste Matthieu peut nous rappeler que le patron de la vigne dans son rapport avec ses ouvriers est « semblable au Règne des dieux ». Ce patron ne cesse de sortir de sa propriété pour appeler, convoquer, embaucher d'autres ouvriers dans sa vigne. Il ne cesse d'appeler à soi, de rassembler des gens, de réveiller les sujets perdus dans la vacuité. Sur le plan laïc, ceci signifie que l'essentiel pour un sujet n'est pas le nombre des heures qu'il a travaillées, mais s'il a plus ou moins répondu à l'appel de l'Autre, à l'appel de son désir. C'est la réponse à cet appel qui compte avant tout et non la revendication d'une supériorité par rapport aux autres sur la base de sacrifices accomplis . Pour cela la réponse du patron à la lamentation des premiers ouvriers apparaît une réponse irritée.

     "Voudriez-vous faire de votre sacrifice un avantage, une récompenses, une condition de supériorité ? Je n'en ai rien à faire de vos sacrifices ! Il m'importe seulement que vous ayez répondu à mon appel et que vous ayez honoré notre contrat."

     Si à travers le fantasme sacrificiel, le sujet entend acquérir le droit de recueillir en retour des avantages, la prédication de Jésus pousse vers la perte, la renonciation, le désarmement, le don, l'exposition gratuite et dispendieuse de soi qui n'a rien à ,voir avec un calcul, ou un profit économique . Pour cela, la parabole se conclut en rappelant que « les premiers seront les derniers et que les derniers seront les premiers ».

    Aussi dans ce cas ( cf Lacan), il s'agit de mettre en évidence la cohérence de l'homme avec la Loi qui l'habite, sa capacité de se convertir à la Loi du désir, parce que , comme l'affirme Lacan, il n'y a rien de plus intolérable que « l'existence réduite à soi-même. », d'une existence maintenue dans l'abolition du désir.


Sixièmement : Le règne a lieu « maintenant »...

      Jésus reste toujours près de la chair, près du corps, près du nom propre de la vie singulière. C'est le scandale chrétien de la « kénosis » , de l'abaissement de Dieu dans l'homme, dans le mystère même de l'incarnation. C'est ce scandale qu'Arius n'a pas pu accepter et à sa suite, encore jusqu'à nos jours, toutes les religions d'un Dieu Tout-Puissant ( l'islam qui signifie soumission et tous les fondamentalistes religieux du Dieu unique ou de tous autres dieux...

      Virginité, interdiction et mortification de la sexualité , pratiques ascétiques, jeûne, célibat, ne sont pas des préceptes que sa parole se préoccupe de convoquer. Le parcours de l'auto-sacrifice comme parcours de sanctification ne trouve aucune approbation dans sa prédication . Sa parole vise plutôt à libérer l'homme du fantasme du sacrifice et , par conséquent, d'une idée de la Loi ou du Père comme quelque chose que le fils doit craindre, parce que son projet est celui d'en empêcher la liberté et la force. Cette idée pointe la subversion du fantasme sacrificiel : le Dieu chrétien n'exige pas de sacrifice, mais seulement de l'amour.

Note sur la kénose :

(La kénose est une notion de théologie chrétienne exprimée par un mot grec provenant de l'Épître de Paul aux Philippiens (Ph 2,7). « Philippiens 2, 6 : Lui, de condition divine, ne retint pas jalousement le rang qui l'égalait à Dieu. Mais il s'anéantit (εκένωσεν) lui-même, prenant condition d'esclave, et devenant semblable

La kénose est une notion de théologie chrétienne exprimée par un mot grec provenant de l’Épître de Paul aux Philippiens (Ph 2,7).

« Philippiens 2, 6 : Lui, de condition divine, ne retint pas jalousement le rang qui l'égalait à Dieu. Mais il s'anéantit (εκένωσεν) lui-même, prenant condition d'esclave, et devenant semblable aux hommes. S'étant comporté comme un homme, il s'humilia plus encore, obéissant jusqu'à la mort, et à la mort sur une croix ! »

Cette notion a suscité de nombreux développements d’une théologie qui insiste beaucoup sur l’abaissement de Dieu. Par amour, Dieu se dépouille de ses autres attributs divins comme la toute-puissance, la gloire, l’impassibilité, la perfection, l’auto-suffisance, la Providence qui gouverne le monde. La théologie de la kénose aborde le mystère du mal en affirmant que c’est d’abord Dieu qui souffre et non l’homme : « mais non, Dieu ne permet jamais le mal, il en souffre, il en meurt, il en est d’abord la victime1 ». Cette théologie entre en opposition avec les Pères de l'Église, qui selon la tradition philosophique grecque, attribuaient à Dieu l’impassibilité2, et avec une certaine vision de l’Ancien Testament, où Dieu manifeste qu’il est Tout-puissant3.)1

       Si nous relisons la parole de Jésus d'une manière laïque, à partir de ce grand thème qui consiste à «  porter à son   accomplissement la Loi », la venue du Royaume ne désigne pas autre chose que cet « accomplissement » . Et accomplir la Loi signifie - comme nous l'avons vu, - libérer la vie de l'homme du fantasme sacrificiel qui anime une Loi seulement humiliante et persécutrice . Accomplir la Loi signifie rendre conforme sa propre vie à la Loi du désir. En termes bibliques, pour heideggerien Bultmann, il s'agit de décider « maintenant » si on veut vivre avec Jésus ou contre Jésus , si on veut suivre son appel ou non, si, comme cela arrive dans la parabole du patron de la vigne, on répond ou non à son appel. L'appel de Jésus , traduit d'une manière laïque, est celui d'être prêt à assumer toutes les conséquences que la « conversion » à la Loi du désir comporte. C’est de ne pas laisser à d'autres la  décision sur son propre être. Et encore une fois, le dilemme d'Abraham, Bultmann le définit , - kierkegaardiennement – comme « le grand aut aut » ( du latin le soit..., soit..., ou bien... ou bien...) qui a dominé toute la prédication de Jésus. Elle ne cultive pas en fait, - comme une certaine tradition catholique a voulu mettre l'accent sur cela - une conception spiritualiste et intérioriste de l'homme. Jésus « appelle à la décision et non à l'intériorité », écrit Bultmann. Le Règne qui vient est le lieu du futur, mais seulement dans le sens dans lequel il se réalise selon ce mouvement de la temporalité au « futur antérieur » théorisé par Lacan sur la base d' Être et temps de Heidegger : j'aurai été celui que je suis sur le fondement de celui que j'ai décidé de pouvoir être. Au centre – comme on le voit – il y a « l'homme dans son maintenant comme ultime heure dans le sens de l'heure de la décision. »

       Nous devons alors insister en montrant la radicale subversion du fantasme sacrificiel en jeu dans cet appel à la venue du Règne comme « heure de la décision ».

      Il s'agit de penser à une étique extra-morale, de penser à une étique au-delà du Bien et du Mal, au-delà du fantasme sacrificiel.

     Ceci signifie , comme le dit la parole de l’Évangile, placer le Règne de Dieu non au-delà , mais au milieu des hommes. (changement de regard)


Septièmement: Briser la symétrie du sacrifice...

Le cœur du fantasme sacrificiel consiste à faire du sacrifice de soi et de sa propre singularité le lieu d'une jouissance mortifère qui garantisse cependant en contre-partie une (fausse) solidité à la contingence de la vie. Ce fantasme prend forme, comme nous l'avons déjà vu, dans une interprétation perverse de la Loi, laquelle , au lieu de s'unir dialectiquement au désir, le sanctionne comme péché.

L'obéissance à l'appel de son propre désir, à sa propre Loi, cette obéissance ne désigne plus un rapport de servitude (sacrificielle) du sujet avec son Autre ( Dieu Père, Mère, société, famille, etc .)

Le juste est celui qui sait être fidèle à la Loi de son désir. (ne pas opposer le désir au devoir, mais faire de son propre désir un devoir)

Deux Lois...

Nous devons alors arriver à distinguer deux différentes versions de la Loi : la première sert à définir le péché – le Bien et le Mal- pendant que la seconde Loi – au-delà du Bien et du Mal – sert à définir la vie dans sa dimension plus générative.

Dans le monde animal, manquant de toute Loi, sinon de l'instinct, il n'existe aucun sens du péché. Paul le rappelle (lettre aux Romains) le désir s'enflamme seulement quand l'objet devient prohibé, interdit par la Loi. Le tourment que ce désaccord comporte, est sans fin, parce que nous ne pouvons jamais, en termes paulinien, abandonner la chair qui nous rend humains.

Pour Paul l'obéissance ,l'obéissance à la première loi serait finalisée pour libérer l'homme du péché de la chair. Cependant cette obéissance contient aussi l'impulsion pour une transgression coupable. Aucune Loi ne peut en fait gouverner et réguler pleinement la poussée de la pulsion.


Huitièmement: La croix est-elle un symbole du sacrifice ?

Le symbole de la croix, pour une tradition majoritaire du catholicisme, a toujours été interprété comme le symbole le plus haut du sacrifice.Le chemin religieux de L'imitation du Christ qui a inspiré une grande partie de la culture catholico - chrétienne ressort de cette identification du croyant avec le corps du Christ souffrant sur la croix.

S'agit-il d'un épisode - le plus haut – de l'obéissance à la Loi de Dieu qui exige même le sacrifice de la part de Dieu lui-même le sacrifice de son propre fils unique ? Ce symbole – le symbole du Christ sur la croix – n'est-il peut-être pas l'apothéose de la culture culpabilisante et sacrificielle du monde chrétien ? Mais ne serait-il pas possible, au contraire de lire ce symbole dans une direction opposée? Essayer d'aborder le mystère terrible de la crucifixion à travers une autre perspective ? Il n'est pas possible de lire l'aspect dramatique de cette scène en y voyant le moment extrême du passage de Jésus vers l'au-delà du fantasme sacrificiel ?

A Gethsémani, Jésus se met face à son propre désir : suis-je disposé à aller jusqu'au bout de mon devoir ? De boire le calice amère de l'absolu abandon ? Suis-je capable d'être fidèle jusqu'à la fin à la Loi qui m'habite ? Un aiguillage s'ouvre : dans la fidélité de Jésus à son devoir , devons-nous voir le fantasme sacrificiel dans une scène ouverte ou cueillir le moment plus radical de son dépassement ?

Jésus crucifié n'est pas en effet le symbole du caractère nécessaire du sacrifice , mais celui de son abandon définitif, du passage du fantasme sacrificiel , du « sacrifice du sacrifice ». Si dans ce fantasme , le sujet vit dans l'obéissance en sacrifiant sa vie pour obtenir la plus grande récompense:  dans le geste du Christ en premier lieu, il y a une donation et une exposition absolue qui dépassent toute forme de calcul. Jésus , à la différence de l'homme qui, dans la parabole des talents, cache son unique denier sous la terre par peur de le perdre ,  ne craint pas la rencontre, - même la plus traumatique, celle de la mort – avec la perte . Sur la croix il porte à sa fin son destin, celui qu'il a choisi comme son devoir fondamental , sa propre vocation , libérer les hommes de l'illusion idolâtrique du sacrifice. Il le fait en vainquant la peur qui paralyse la vie et de cette manière , il libère la vie de la peur.

Jésus ne meurt pas  sur la croix parce qu'il a la certitude d'être sauve par son Père qui est dans les cieux, mais il se sauve parce qu'il décide de mourir sur la croix, parce qu'il reste fidèle à ,son propre désir. « Personne ne m'enlève la vie, mais je la donne de moi-même ». Dans ce geste, il libère l'homme de la peur de la mort , la peur qui plus que toutes les autres encourage l'homme à toute pratique sacrificielle.

L'auteur :

Massimo Recalcati est le plus connu des psychanalystes italiens, il est membre de l'association lacanienne italienne de psychanalyse, le directeur de lIRPA (institut de recherche de psychanalyse appliquée), enseigne dans l'Université de Pavie et de Vérone. Ses nombreuses publications sont traduites en diverses langues.

  • L'homme sans inconscient 2010,

  • Portraits du désir 2012,

  • Ce n'est plus comme avant 2014,

  • Que reste-il du Père ? 2017

    Choix des extraits et Traduction de l'italien par Jean-Claude Dizière 5 avril 2018 .Cette traduction ajoutée de quelques-uns de mes commentaires est  une invitation à lire le livre italien en entier...

 

Liste des articles de la catégorie