La parabole du grain qui meurt...

 Drôle de parabole que celle-là ! En effet , elle est composée d'un comparant qui se trouve aux deux tiers du chapitre 12 . Le comparé est « la vie »  ; mais rien n'indique d'une manière explicite la métaphore . On pourrait penser que ces quelques lignes sont loin de former une parabole. Et je crois que nous n'aurions pas tort . En effet, le comparé « la vie » déborde ces quelques lignes et parcourt le chapitre 12 en entier : c'est un récit qui est très précis , qui dépasse les récits habituels de la parabole: c'est une histoire qui se déroule dans des lieux et dans des temps réels , concrets et inoubliables pour le narrateur , c'est le moment où la mise à mort de Jésus et de la remise à mort de Lazare est décidée . Le thème central en est la mort décidée pour les perturbateurs, les empêcheurs de tourner en rond dans un ordre établi . On est plus dans le récit historique que dans le récit parabolique.

 Saint Jean ,Chapitre 12 avec la parabole du grain de blé

 01 Six jours avant la Pâque, Jésus vint à Béthanie où habitait Lazare, celui qu'il avait ressuscité d'entre les morts.

 02 On donna un repas en l'honneur de Jésus. Marthe faisait le service, Lazare était avec Jésus parmi les convives.

 03 Or, Marie avait pris une livre d'un parfum très pur et de très grande valeur ; elle versa le parfum sur les pieds de Jésus, qu'elle essuya avec ses cheveux ; la maison fut remplie par l'odeur du parfum.

 04 Judas Iscariote, l'un des disciples, celui qui allait le livrer, dit alors :

 05 « Pourquoi n'a-t-on pas vendu ce parfum pour trois cents pièces d'argent, que l'on aurait données à des pauvres ? »

 06 Il parla ainsi, non parce qu'il se préoccupait des pauvres, mais parce que c'était un voleur : comme il tenait la bourse commune, il prenait pour lui ce que l'on y mettait.

 07 Jésus lui dit : « Laisse-la ! Il fallait qu'elle garde ce parfum pour le jour de mon ensevelissement.

 08 Des pauvres, vous en aurez toujours avec vous, mais moi, vous ne m'aurez pas toujours. »

 

 09 Or, une grande foule de Juifs apprit que Jésus était là, et ils arrivèrent, non seulement à cause de Jésus, mais aussi pour voir ce Lazare qu'il avait ressuscité d'entre les morts.

 10 Les chefs des prêtres décidèrent alors de faire mourir aussi Lazare,

 11 parce que beaucoup de Juifs, à cause de lui, s'en allaient, et croyaient en Jésus.

 12 Le lendemain, la grande foule qui était venue pour la fête, apprenant que Jésus arrivait à Jérusalem,

 13 prit des branches de palmier et sortit à sa rencontre. Les gens criaient : « Hosanna ! Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur ! Béni soit le roi d'Israël ! »

 14 Jésus, trouvant un petit âne, monta dessus. Il accomplissait ainsi l'Écriture :

 15 N'aie pas peur, fille de Sion. Voici ton roi qui vient, monté sur le petit d'une ânesse.

 16 Les disciples de Jésus ne comprirent pas sur le moment ; mais, quand il eut été glorifié, ils se rappelèrent que l'Écriture disait cela de lui, et que c'était bien ce qu'on avait fait pour lui.

 17 Ainsi Jésus recevait le témoignage de la foule, qui était avec lui quand il avait appelé Lazare hors du tombeau et l'avait ressuscité d'entre les morts.

 18 Et voilà pourquoi la foule vint à sa rencontre ; elle avait entendu parler du signe qu'il avait accompli.

 19 Les pharisiens se dirent alors entre eux : « Vous voyez bien que vous n'arrivez à rien : voilà que tout le monde marche derrière lui. »

 20 Parmi les Grecs qui étaient montés à Jérusalem pour adorer Dieu durant la Pâque,

 21 quelques-uns abordèrent Philippe, qui était de Bethsaïde en Galilée. Ils lui firent cette demande : « Nous voudrions voir Jésus. »

 22 Philippe va le dire à André ; et tous deux vont le dire à Jésus.

 23 Alors Jésus leur déclare : « L'heure est venue pour le Fils de l'homme d'être glorifié.

 24 Amen, amen, je vous le dis : si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas, il reste seul ; mais s'il meurt, il donne beaucoup de fruit.

 25 Celui qui aime sa vie la perd ; celui qui s'en détache en ce monde la garde pour la vie éternelle.

 26 Si quelqu'un veut me servir, qu'il me suive ; et là où je suis, là aussi sera mon serviteur. Si quelqu'un me sert, mon Père l'honorera.

 27 Maintenant je suis bouleversé. Que puis-je dire ? Dirai-je : Père, délivre-moi de cette heure ? - Mais non ! C'est pour cela que je suis parvenu à cette heure-ci !

 28 Père, glorifie ton nom ! » Alors, du ciel vint une voix qui disait : « Je l'ai glorifié et je le glorifierai encore. »

 29 En l'entendant, la foule qui se tenait là disait que c'était un coup de tonnerre ; d'autres disaient : « C'est un ange qui lui a parlé. »

 30 Mais Jésus leur répondit : « Ce n'est pas pour moi que cette voix s'est fait entendre, c'est pour vous.

 31 Voici maintenant que ce monde est jugé ; voici maintenant que le prince de ce monde va être jeté dehors ;

 32 et moi, quand j'aurai été élevé de terre, j'attirerai à moi tous les hommes. »

 33 Il signifiait par là de quel genre de mort il allait mourir.

 34 La foule lui répliqua : « Nous avons appris dans la Loi que le Messie demeure pour toujours. Alors comment peux-tu dire : 'Il faut que le Fils de l'homme soit élevé' ? Qui est donc ce Fils de l'homme ? »

 35 Jésus leur déclara : « La lumière est encore avec vous, mais pour peu de temps ; marchez tant que vous avez la lumière, avant d'être arrêtés par les ténèbres ; celui qui marche dans les ténèbres ne sait pas où il va.

 36 Pendant que vous avez la lumière, croyez en la lumière : vous serez alors des hommes de lumière. » Ainsi parla Jésus. Puis il les quitta et se cacha loin d'eux.

 37 Malgré tous les signes qu'il avait accomplis devant eux, les Juifs ne croyaient pas en lui.

 38 Ainsi se réalisait cette parole dite par le prophète Isaïe : Seigneur, qui a cru ce que nous avons entendu ? A qui la puissance du Seigneur a-t-elle été révélée ?

 39 Et s'ils ne pouvaient pas croire, c'est qu'Isaïe a dit encore :

 40 Il a rendu aveugles leurs yeux,il a endurci leur coeur,pour empêcher leurs yeux de voir,pour empêcher leur coeur de comprendre ;sinon, ils se tourneraient vers moi,et je les guérirais.

 41 Ces paroles, Isaïe les a prononcées parce qu'il avait vu la gloire de Jésus, et c'est de lui qu'il a parlé.

 42 Cependant, parmi les chefs du peuple eux-mêmes, beaucoup se mirent à croire en lui ; mais, à cause des pharisiens, ils ne le déclaraient pas pour ne pas se faire exclure de la synagogue.

 43 En effet, ils aimaient la gloire qui vient des hommes plus que la gloire qui vient de Dieu.

  Le héros central est Jésus , il ne mène pas l'action , il est l'auteur de la « parabole » : son rôle est de donner une explication aux événements qui se déroulent sous leurs yeux, un peu comme un combat entre des Titans et des hommes . Les forces célestes se manifestent , grondent et Jésus les interprètent.

Ce n'est pas une interprétation en spectateur distant : non il est directement concerné , il s'agit de sa propre fin de vie . Il réagit en homme imaginant tout ce qui l'attend : il n'est pas un dieu qui alors tricherait en faisant la comédie imitative de la fin humaine et qui se dégagerait au dernier moment. Il a peur devant cette donnée inconnue qui lui pend au nez. Son interprétation prend une profondeur de la vérité qui n'a rien à voir avec la dissertation philosophico-métaphysique que certains ont souvent développée.

Ce récit est daté avec précision et certitude : c'est un témoignage fort de la part du narrateur. Malgré la forte distance entre le temps de l'écriture et le temps de l'action, on ne peut douter des souvenirs du narrateur . Six jours avant la Pâque , Lazare est ressuscité . Marthe fait le service . Marie verse le parfum sur les pieds de Jésus . Judas Iscariote se scandalise devant un tel gaspillage.. Les foules se pressent vers Jésus. Les juifs étrangers affluent vers Jérusalem : même eux , ici les étrangers grecs , cherchent à rencontrer Jésus. On a acclamé ce dernier . Cette montée vers un quelque chose qui a tout l'air d'une prise de pouvoir doit être stoppée immédiatement : la décision d'agir à la manière de l'époque est radicale , la mort pour « l'acclamé » et pour « le ressuscité » . La chronologie des événements est encore toute dans la mémoire du narrateur.

Les lieux sont tout aussi précis dans sa tête : d'abord chez Lazare , six jours avant la Pâque , puis le lendemain , cinq jours avant la Pâque , Jésus est en train d'arriver à Jérusalem . L'histoire se situe entre un lieu de « mort - résurrection accomplies » à un deuxième lieu de « mort - résurrection à venir » sur six jours : deux lieux de passage de la mort à la vie , d'abord la mort naturelle, normale subie par Lazare puis la mort donnée par les hommes à la vie retrouvée terrestre pour le premier et terrestre, à la fois matérielle et céleste pour le second .

 Le comparé de la métaphore est donc bien la mort opposée à la vie ou plutôt le passage de la mort à la vie et non de la vie à la mort , comme les gens de pouvoir , les gens qui sont bien dans leurs baskets l'envisagent...

 Nous allons rechercher les connotations contenues dans l'image employée par Jésus, un comparant déroutant à la première lecture, et nous verrons comment ce comparant éclaire ce passage obligatoire , impératif du verset 25 : Celui qui aime sa vie la perd ; celui qui s'en détache en ce monde la garde pour la vie éternelle. Il ne met pas en conserve la vie pour la vie éternelle, ce n'est pas une mise entre parenthèse de la vie pour un avenir meilleur: il l'a dès maintenant et pour l'éternité , c'est déjà pour lui la vie éternelle

Dans la métaphore du grain de blé , repérons qui est comparé à quoi ou à qui...

Le comparant et le comparé sont construits symétriquement autour de l'opposition « vie/mort » « refusée » ou « acceptée ».
Le grain de blé mis en terre , entouré des précautions nécessaires à sa sauvegarde ( à l'abri de l'eau qui pourrait le pourrir, du soleil qui pourrait le brûler, des animaux qui pourraient venir le manger, etc.) pour être conservé dans son état, dans sa forme , dans sa nature d'origine reste dans sa solitude , infécond : il n'a pas d'avenir, son seul intérêt est de rester ce qu'il est...

Le grain de blé mis en terre , s'exposant aux éléments et prenant des risques de mort ( baigner dans l'humidité et risquer de pourrir , s'exposer à la chaleur et risquer de sécher , s'exposer à la vue des prédateurs et risquer d'être mangés, etc. ) , se décompose vraiment , perd sa forme , disparaît dans sa nature originelle . Mais alors seulement il devient très fécond : ayant tout risqué , étant mort à lui-même il est devenu vie et multitude...

Les deux attitudes décrites dans le comparant décrivent deux attitudes opposées du comparé : la vie conservée , sauvegardée , et la vie exposée et abandonnée... A première vue , sans l'éclairage de la métaphore , il aurait semblé préférable et raisonnable de choisir la première vie... Avec la métaphore , il n'y a pas photo : le choix qui s'impose est le choix de la deuxième vie...

 Arrivons-en à la lecture de la métaphore...

La métaphore du grain de blé se trouve au milieu du récit historique ( versets 24-25-26 ) qui contient 50 versets. La métaphore a donc une position centrale et prétend éclairer le message de Jésus juste à la fin de sa vie sur la terre.

Le narrateur , l'évangéliste Jean le bien-aimé , relate avec précision ces moments. Sa mémoire semble n'avoir rien perdue des détails des événements qu'il a vécus quelques décennies plus tôt . Le chapitre commence par « six jours avant Pâques » , il se poursuit le lendemain : deux jours qui sont restés gravés dans sa mémoire, dans deux lieux clairement définis (chez Lazare et l'arrivée à Jérusalem) .

Le narrateur dit avoir vécu ces événements avec ses compagnons sans voir rien compris du sens des gestes , ni sans sans avoir su rattacher ces gestes à l’Écriture , ce que tout croyant à l'époque faisait naturellement et assez facilement , et ce qui aurait dû l'éclairer. Ils ne comprirent que « quand il eut été glorifié ».

La métaphore arrive après une gradation éloquente de l'histoire, et pourtant ce n'est pas une histoire inventée : sa construction respecte l'évolution chronologique des événements . L'histoire ici rejoint l' »Histoire » et son déroulement indique le sens ( la direction) de l'Histoire :

Un repas festif chez Lazare , Marie et Marthe avec Judas et des disciples ; puis verset 29 ,une grande foule arrive pour voir Jésus et surtout Lazare le ressuscité ; puis les versets 10 et 11, une seconde décision des grands prêtres : faire disparaître l'élément nouvel perturbateur additionnel... Trop, c'est trop... Ils sont atteint dans leur statut , dans leur mission.

 En un jour une affaire joyeuse devient une affaire d’État . Le lendemain, le pouvoir change de camp : la foule des juifs marche derrière Jésus et le proclame roi d'Israël .
Les autorités religieuses en place constatent le coup d’État . Les grecs , les étrangers eux-mêmes, demandent à rencontrer Jésus . Ce n'est plus une histoire particulière , ni même une histoire d’État , mais c'est une histoire qui concerne le monde entier.

 La métaphore est délivrée par Jésus à ce moment-là , à la pointe de l'histoire qu'il est en train de vivre lui-même , son histoire d'homme , moment « pour le Fils de l'Homme d'être glorifié ». La métaphore semble être la clé délivrée par Jésus pour comprendre son histoire et pour comprendre l'histoire des hommes.

 Avant de chercher les connotations de la métaphore , il est nécessaire d'en déterminer le thème : avec Lazare on fête la mort suivie de la vie ; avec Jésus, Jésus lui-même parle de sa mort suivie de la vie.

 Donc il y est question d'une vie après la mort , une vie de gloire, une vie qui se fait entendre d'une manière fracassante, « coup de tonnerre » , qui se fait entendre de tout le monde : la foule cherche à interpréter ces bruits ou ces paroles. Et Jésus en donne une interprétation: d'abord, un passé accompli ( ce monde est jugé), puis ,un monde en train de s'accomplir ( le prince de ce monde va être jeté dehors) , et troisièmement, un avenir sur le point de s'accomplir et qui concerne « tous les hommes ».

 Ce monde passé, bientôt révolu et ce monde présent déjà à venir reposent sur les oppositions « ténèbres / lumière », « aveugle / signe visible » , « endurci / attendri » ; «  gloire qui vient des hommes / gloire qui vient de Dieu » , « vie mortelle / vie éternelle ».
La métaphore vient nous faire comprendre ce qu'il faut entendre par ce premier monde qui mène à la mort, un monde de ténèbres, aveugle, endurci, où la gloire est sans avenir, où la vie a la mort comme point final.

 A l'opposé elle présente un monde déjà présent et à venir : c'est un monde de lumière , plein de signes visibles, un monde attendri, glorieux , d'une gloire venant de Dieu, un monde où la vie est éternelle, où la mort , loin d'être un point final est une entrée dans la pleine lumière, le grand amour , la gloire de Dieu...

 La métaphore du grain de blé va éclairer encore davantage cette opposition radicale , énigmatique et plutôt manichéenne. Elle est du même genre que l'énigme du sphinx : celui qui la résolvait pouvait passer sa route , celui qui ne la résolvait pas était dévoré tout crû. Jésus nous met au pied du mur de notre liberté de choix , la résolution de l'énigme est personnelle , Jésus la laisse dans les mains de chacun, de chaque homme : il est impossible de passer sa vie sans la résoudre , sans choisir. Le choix est laissé dans les mains de chacun.

 Jésus lui-même , manifeste son choix : versets 27 et 28 «  Père, glorifie ton nom. » Et le Père ne se contente pas de valider ce choix, Il va plus loin en disant qu'Il a toujours été à l’œuvre et qu'Il le sera toujours : « Je l'ai glorifié et je le glorifierai encore ».

 Ce monde n'est pas condamné , il a un avenir avec un prince de la terre toujours sur le point d'  « être jeté dehors ». Et cela dépend du choix de chaque homme tout le long de l'histoire de l'humanité...

 Le comparant de la métaphore se rapporte à la vie qui n'a rien à voir avec la vie du prince de ce monde. Car ce monde maintenant est jugé ». Il est stérile, croquer la vie par les deux bouts ne mène nulle part , ne produit rien. « Celui qui aime sa vie, la perd » . Mais « celui qui s'en détache en ce monde » en acceptant de se laisser agir par son environnement , en entrant en réseau avec la création, celui-ci va voir sa carapace se craqueler et s'ouvrir , un germe de vie poindre et se développer du fond de cette ouverture. Il n sera pas seul dans cette ouverture , il trouvera l'aide et la nourriture nécessaire dans son environnement. Certes il devra affronter les aléas de la nature et prendre des risques énormes : la fécondité est à ce prix-là. Mais quelles fécondité !

 Une ouverture à 180°, une découverte d'un monde à l'action , des racines nombreuses et profondes, une personnalité digne d'entrer dans les réseaux denses de l Trinité, une démultiplication surprenante , une vie à l'opposé de celle du prince de ce monde , une vie éternelle, une vie présente qui est déjà celle d'après la mort , une vie au service de l'amour « là où je suis ; là aussi sera mon serviteur ».

Que faut-il entendre par cette vie au delà de la mort ? Que faut-il entendre par cette vie du « prince de ce monde » qui a comme point final la mort ?

La vie du « prince de ce monde » est comparée à un grain de blé qui ne meurt pas quand il est tombé en terre . Quelles sont les connotations de ce comparant que l'on peut retenir ?
Un grain de blé est un trésor qui permet de vivre , de se nourrir si on le moud, mais aussi il est fait pour être en terre dans son environnement naturel, il n'a pas choisi de tomber dans la terre , c'est son sort naturel . C'est ce deuxième aspect que le comparant utilise : le grain de blé , partie noble , n'est pas fait d'abord pour être mangé, mais bien pour être plongé dans son environnement naturel au risque de mourir...

Le comparant se rapporte au comparé « la vie » : si on mange la vie par les deux bouts , si on s'en gave ou au contraire si on la déguste tout en prenant bien soin de ne pas trop se mouiller , de ne pas se laisser importuner par ceux qui nous environnent naturellement, de ne pas prendre le moindre risque qui ferait tout perdre, alors on est appelé à mener une vie de solitaire, une vie égoïste , une vie de prince de ce monde . Dans ce choix , la vie s'arrêtera à la mort , rien ne la prolongera : sa solitude lui sera laissée. L'enfer de la solitude déjà là sera toujours là , pendant que la vie de l'autre , celui qui aura fait l'autre choix, sera multitude , remplie de réseaux d'amour, cette vie sera le paradis...

Voyons la deuxième partie de la métaphore, le deuxième comparant : la vie opposée à celle du « prince de ce monde » est comparée à un grain qu meurt quand il est tombé en terre et qui alors donne beaucoup de fruits. Quelles sont donc les connotations de ce comparant qui viennent éclairer cette deuxième vie, cette autre vie , cet autre choix ?

Un grain de blé est fait pour être plongé dans son environnement naturel , alors naturellement , il meurt : que faut-il entendre par cette mort qui serait « fructueuse » ? Où est le positif pour ,nous? Qu'est-ce qui pourrait bien nous attirer vers ce choix à première vue masochiste ?

En terre, le grain va réagir à son environnement et son environnement va agir sur lui. Il va craqueler sa peau et s'ouvrir : un germe de vie va pousser du fond de cette ouverture. L'environnement va lui apporter l'humidité et les nutriments qui lui conviennent pour l'aider à développer ce germe de vie qui est en lui et sort de lui. Certes, tout n'est pas gagné , tout n'est pas rose : un peu trop de pluie et c'est la pourriture qui le gagne, un peu trop de soleil et c'est la sécheresse qui durcit le grain , un orage trop violent et c'est la tige naissante qui se casse... Que d'aléas dans ce temps en terre ! Mais est-ce que cela ne vaut pas le coup d'avoir pris tout ces risques et d'avoir pu passer entre les gouttes ? Le grain , en acceptant de mourir à soi , s'est ouvert à 180 degrés, il a pris racine et il a produit 10, 20 et même parfois 30 autres grains.

Ce comparant définit la vie qui n'a rien à voir avec la vie du prince de ce monde. Ce monde maintenant « est jugé » , il est stérile. Croquer la vie par les deux bouts ne mène nulle part et ne produit rien. « Celui qui aime sa vie , la perd. » Mais « celui qui s'en détache en ce monde » , en acceptant de se laisser agir par son environnement, en entrant en réseau avec la création, va voir sa carapace se craqueler et s'ouvrir. Un germe de vie va poindre et se développer du fond de cette ouverture . Il ne sera plus seul dans cette aventure : il trouvera l'aide et la nourriture nécessaires dans son environnement . Certes, il devra affronter les aléas de la nature et prendre des risques parfois énormes : sa fécondité est à ce prix-là . Mais quelle fécondité ! Une ouverture à 180 degrés, une découverte d'un monde à l'action , des racines nombreuses et profondes , un enracinement solide, une personnalité marquée au milieu de réseaux féconds à l'image des personnalités et des réseaux de la Trinité : tout l'installera dans une démultiplication surprenante , dans une vie à l'opposée de celle restrictive et fermée de celle du « prince de ce monde » , dans une vie éternelle déjà présente , déjà résurrection pour tous sans exclusion aucune « j'attirerai à moi tous les hommes » , une vie au service de cet amour dont le Christ nous a montré le chemin « là où je suis , sera là aussi mon serviteur . Si quelqu'un veut me servir, qu'il me suive. » Cette vie d'amour proposée n'est pas une philosophie , encore moins une morale . Elle est un chemin à parcourir avec quelqu'un : Jésus...

Une liberté , un choix...

Si le narrateur nous a situés au beau milieu de cette opposition radicale de deux comparés : la vie du prince de ce monde et la vie de service , c'est pour nous faire saisir que tout homme est au pied de son propre mur, qu'il doit choisir soit de se mettre au service de son moi, soit de se mettre au service de l'amour. Chacun a la liberté de choisir entre une vie stérile , finie ou une vie féconde , créatrice. Cette liberté offerte à tous les hommes , qu'ils connaissent Jésus ou non, est un long chemin avec Jésus lui-même et avec les hommes.

Si quelqu'un suit l'homme Jésus , s'il se met au service de l'amour, et non d'une morale développée par les princes de ce monde , que ceux-ci soient religieux ou laïcs , fussent-ils « bons religieux » « bons croyants », « bons moralistes » , celui-là sera où Jésus est, et cela dès maintenant . Dès maintenant aussi , son Père l'honorera , Il l'accueillera comme le père de la parabole du Fils Prodigue a accueilli son fils en lui donnant le nécessaire, en le reconnaissant comme membre de la cellule familiale , et , chose importante , en faisant la fête...

Si quelqu'un fait ce choix, alors pour lui , dès maintenant commence la vie éternelle, il aura dans sa vie actuelle cet avant-goût de la vie après la mort , de la vie auprès du Père.

Ce choix se fait certes au départ radicalement : le grain de blé accepte de mourir en terre , mais par suite des aléas de la vie , cette décision va subir les assauts des manques , des surplus , des tempêtes : on va être surpris à « aimer moins » de temps en temps ; on n'est pas parfait, cela ne veut pas dire « ne plus aimer ». Un cheminement à la suite de cette personnalité qu'est le Christ , un cheminement au service de l'amour , ne peut qu'être chaotique : les saints que l'on prend pour modèles ne cessent de le dire . Ce cheminement en lui-même est un chemin fécond, un chemin de vie éternelle...

 Questions pour actualiser ce chemin de vie dans ma propre vie :

 Le Christ m'appelle au service

 1) Le sens que j'ai donné à ma vie jusqu'à présent :

  • Quelle vie ai-je choisie jusqu'à ce jour ? La première ou la seconde ?

  • Quelle est ma fécondité aujourd'hui?

  • Quels sont les domaines de ma vie qui sont stériles ou en friche ou du prince de ce monde ?

 2) Les objectifs que je peux me fixer pour avancer vers ce but que je me suis fixé ou que je me fixe maintenant si pour moi le but apparaît nouveau :

  • Quels sont les éléments qui favorisent ou handicapent ma vie ? Quel est le choix initial que j'ai fait ?

  • Quels sont les objectifs intermédiaires qui pourraient me faire faire des pas vers ce but 

 3) Soyons modestes et réalistes :

  • Quels sont les risques que je suis prêt(e) à prendre pour avancer vers ces objectifs?

  • Quel objectif est le plus réalisable ?

  • Choix de cet objectif pour un certain temps

 4) Moyens :

  • Quel(s) moyen(s) je me donne pour atteindre cet objectif ?

 5) Décision :

  • Je reformule mon choix et c'est ma règle de vie pour un mois , un trimestre , un an ...

Questions pour actualiser ce chemin de vie dans notre propre vie de couple :

 Le Christ nous appelle au service

 Remplacez le « je » par un « nous » . Et faites un agréable devoir de vous asseoir « DSA » , à la fin du DSA , vous prendrez une décision qui sera la règle de vie de votre couple pour un mois , un trimestre , un an ...

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