La rhinocérite

Regardez les gens courir, affairés, dans les rues. Ils ne regardent ni à droite, ni à gauche, l'air préoccupé, les yeux fixés à terre, comme des chiens. Ils foncent tout droit, iraient toujours sans regarder devant eux, car ils font le trajet connu d'avance, machinalement. Dans toutes les grandes villes du monde c'est pareil. L’homme moderne, universel, c'est l'homme pressé, il n'a pas le temps, il est prisonnier de la nécessité, il ne comprend pas qu'une chose puisse ne pas être utile ; il ne comprend pas non plus que, dans le fond, c'est l'utile qui peut être un poids inutile, accablant. Si on ne comprend pas l'utilité de l'inutile, l'inutilité de l'utile, on ne comprend pas l'art ; et un pays où on ne comprend pas l'art est un pays d'esclaves et de robots, un pays de gens malheureux, un pays de gens qui ne rient pas ni ne sourient, un pays sans esprit ; où il n'y a pas l'humour, Où il n'y a pas le rire, il y a la colère et la haine. Car ces gens affairés, anxieux, courant vers un but qui n'est pas un but humain ou qui est un mirage, peuvent tout à coup, aux sons de je ne sais quels clairons, à l'appel de je ne sais quel fou ou démon se laisser gagner par un fanatisme délirant, une rage collective quelconque, une hystérie populaire. Les rhinocérite, à droite, à gauche, les plus diverses, constituent les menaces qui pèsent sur l'humanité qui n'a pas le temps de réfléchir, de reprendre ses esprits ou son esprit, elles guettent les hommes d'aujourd'hui qui ont perdu le sens et le goût de la solitude.

 Eugène Ionesco, Notes et contre- notes .1962, © Gallimard.

Le mythe du Cyborg

Le concept de cyborg est encore une élucubration post-structuraliste intéressante comme l'a été en son temps le structuralisme. C'est le mariage possible entre l'humain et la mécanique: il faut entendre par là une similitude entre les deux qui permet toutes les combinaisons possibles et nous entraîne à l'infini dans les ambiguïtés les plus inattendues.

L'humain est une structure totalement décryptable: le structuralisme nous a habitués à cette lecture . Le post-structuralisme voit dans le corps un texte totalement écrit par la culture, fusion de l'organique et du mécanique.. Ainsi donc le corps peut être modifié, réinventé sans cesse: on peut réécrire le texte de tous ces corps dominés, exploités,naturalisés. La voie est ouverte pour libérer l'homme de tous les enfermements: celui de la dualité des sexes homme/femme, celui de toutes les oppositions sémantiques que Donna Haraway présuppose occidentales et qu'elle récapitule sous les concepts du corps et de l'âme, de la matière et de l'esprit, de l'émotion et de la raison, du naturel et de l'artificiel, et celui de la "soumission hiérarchique du deuxième terme du dualisme sémantique au premier.".

Cette lecture post-structuraliste tente de libérer des enfermements au prix d'un raccourci malhonnête: l'argument de culture est fabriqué par une application de ces oppositions sémantiques et de leur hiérarchisation au monde occidental seulement. On ne les retrouverait pas dans le reste de l'humanité: ces dualités et ces hièrarchisations seraient donc vraiment uniquement culturelles et non naturelles. Le tour étant joué, on peut déstructurer cette culture et restructurer une autre culture, réécrire un autre texte plus conforme à des "moi" libérés, libres dans leur propre "désir".

En soi et si on accepte de mettre entre parenthèse la malhonnêteté initiale, cette affirmation du fait culturel et cette possibilité de le réécrire est une bonne chose dans le sens où elle accorde à l'individu une prééminence sur le social culturel qui le façonne.

Mais c'est oublier que le culturel n'épuise pas le naturel: la culture est sans cesse dépassée par la nature, qui sans cesse vient se rappeler à ce désir amnésique de l'homme édénique. En croquant la pomme, Adam et Eve se découvrent nus: la nature se rappelle cruellement à eux: ils peuvent rêver le plus beau des rêves, la nature sera toujours là avec ses réalités incontournables, avec des enfantements moins idylliques soumis à des lois difficilement maîtrisables, obscures pour notre désir de rationalité, et souvent même nous entraînant vers des mystères insondables.

C'est là où la post-structuralisme rejoint le péché originel du structuralisme: à prétendre saisir le tout, à vouloir réduire le tout à une structure auto-porteuse, à donner à cette structure valeur de sens auto-suffisant, il a créé un "bel" outil, il lui a donné le nom de sens absolu, mais il a arrêté la démarche aux portes du sens A-t-on déjà vu un outil porteur du sens de son action? A-t-on déjà vu un moteur porteur du sens de son action? Il lui faut sa voiture, "son environnement" et son conducteur, "sa direction capable d'atteindre un but"? Le psychologue cherche à réparer la pièce défectueuse dans le psychisme humain, certains même se contentent de démonter le moteur, de repérer la pièce défectueuse et laissent leurs patients en rade avec la pièce réparée dans les mains et le moteur tout désossé. Le mécanicien, lui, remonte le moteur et vérifie qu'il tourne. Mais le mécanicien et le psychologue, s'ils peuvent donner quelques conseils dans l'utilisation du moteur, ne peuvent pas se substituer au conducteur qui utilisera ce moteur pour une fin propre: le sens est en dehors du moteur, le moteur n'est qu'un moyen et ici en l'occurrence qu'une simple mécanique plus ou moins bien montée, plus ou moins utilisable...

La dénonciation post-structuraliste enferme dans une vision édénique ceux qu'elle voudrait libérer de l'obligation d'assumer les choix posés, la conduite pratiquée, les objectifs recherchés et le sens ou le non-sens donné.

En aucun cas la culture ne peut s'absolutiser, la culture ne peut qu'être enracinée dans la réalité jusque dans ses mystères les plus insondables et elle peut alors seulement, libérée de toute idéologisation, révéler des parcelles de sens d'une nature naturante

Le concept du cyborg appliqué au sexe, peut être un outil applicable à tout l'humain et par voie d'extension à toute la nature. La réflexion écologique actuelle ne s'en prive pas: elle condamne l'homme occidental biblique chargé de maîtriser la terre et sa culture cyborgienne mécanisante, machinisante, technologisante, qui selon elle conduit non pas au salut promis, à une terre promise, mais à la déchéance d'une géhenne imminente. La nature a été dépravée par la culture du progrès, pris dans son acception générale avec l'article défini et absolutisant. L'homme occidental, auteur de ce progrès est néfaste, il faut s'en méfier: il faut évacuer l'auteur de cette déstructuration de la nature et permettre à la nature de retrouver sa structure propre, loin de tout avatar humain. Il n'est plus question de sauver l'homme, il y a urgence à sauver la terre et même l'univers...

Aujourd'hui, la réflexion oscille dans le même homme entre une conception et des pratiques cyberborgienne et anticyberborgienne. Ce paradoxe ne choque que rarement: l'individu tire un profit des avantages d'un pôle ou de l'autre selon le moment et le lieu, selon qu'il ait besoin de s'effrayer ou de se rassurer, de se donner du plaisir ou de se soucier de son propre avenir menacé...

La conscience est enfermée dans des fonctionnements structurels contradictoires et acceptés comme tels.

Pour sortir l'homme de ces enfermements structurels, il est urgent de remettre à leur place les structures, d'élever le regard de l'homme au point d'Archimède, point de vue qui seul peut faire accéder au sens, point de vue de Pascal lors de sa nuit mystique, qui seul lui a permis de dépasser le vertigineux abîme des deux infinis..   In Études Juillet août 2009 .Réflexion sur le concept du cyborg 26 juillet 2009

Création et Bible

 "Mais si c'est comme cela, c'est tout faux ce qui est dans la Bible. Ce qui est écrit dans la Bible n'est pas vrai" Le catéchiste ne sut qu'objecter à la réflexion de la fillette: comment quelqu'un rien qu' avec sa foi aurait-il pu déplacer des montagnes? Quel est ce Dieu qui nous parle et qui est capable de porter tout l'univers? Il nous a créé à son image et pourtant quel rapport peut-on avoir avec ce quelqu'un qui porte la terre, qui accroche les étoiles dans le ciel? La réflexion de la fillette était drôlement pertinente. Ce que raconte la Bible est une belle histoire, d'ailleurs souvent horrible, mais il n'y a rien de vrai dedans. C'est une pure fiction. Un écrivain bien parisien d'aujourd'hui va même jusqu'à dire que c'est très mal écrit. Ce livre ne mérite pas sa diffusion, dit-il haut et fort à la télévision, croyant par là manifester la hauteur de son intelligence...

 Je préfère la profondeur de la réflexion de la fillette à la bêtise de ce maître censeur?
La fillette est vraiment dans l'étonnement de cet inconcevable de la transcendance. Le vrai est ce que je peux toucher du doigt, voir à la télévision, filmer, écouter: pour elle il n'y a pas à douter et elle refuse de s'en laisser compter. On perçoit toute la rigueur d'un esprit où la raison est déjà bien formée.

 Elle a raison et pourtant la raison nous invite au voyage dans le temps, puis dans l'espace. N'y a-t-il pas quelque chose de raisonnablement vrai dans l'image de la Genèse qui raconte la création du monde. Vous vous demandez où je veux en venir et quel coup tordu je peux bien inventer: non, je ne cherche pas à vous prendre dans un piège. Je désire simplement que les quelques lignes qui suivront soient pour vous une invitation à un voyage avec toute votre raison dans la métaphore biblique que vous filerez avec vos propres ailes ensuite.

 La Genèse, récit inventé par des Juifs et des peuples du Moyen Orient bien avant Jésus-Christ, dit que Dieu a créé la terre et tout ce qui la recouvre, les univers avec les étoiles et tout ce qui les accompagnent, Ce Dieu était très content de ce qu'il venait de faire à sa manière, à sa guise quoi, exactement comme il l'entendait, avec ses règles et ses lois à lui. Et pour finir il fit l'homme à son image: et oui, vous avez bien entendu, l'homme ressemble à ce Dieu, il a les mêmes pouvoirs de créer, d'analyser, de rêgler, de légiférer, somme toute de maîtriser ce que ce Dieu a fait...

 On sait bien qu'une métaphore n'est qu'une tentative d'expliquer la réalité ce qu'on ne peut pas expliquer par la raison et que l'exploration d'une bonne métaphore est sans fond, je ne dis pas sans fondements...

 L'homme, image de ce Dieu créateur, n'a-t-il pas depuis ses origines cherché à dépasser ses possibilités. Il a su prendre un silex dans sa main, puis mettre ce même silex au bout d'une tige de bois pour démultiplier sa force et vaincre l'invincible... Il a su reconnaître la matière et ses différentes qualités: il a séparé le fer de sa roche, puis plus tard il l'a transformé en fer de différentes qualités. Il a maîtrisé les animaux, mais aussi la terre qu'il a labourée avec des socles de plus en plus élaborés.

 L'homme apprend progressivement à maîtriser, transformer la nature selon son bon plaisir. Et il vit que cela était bon. De plus en plus il découvre les lois de la création et les utilise à ses fins propres: il découvre la loi de la gravitation universelle: encore une histoire de la pomme, celle de Newton, celle de Pascal. Cette loi de la chute de tous les corps, il se montre capablede la transformer en loi de navigation dans les univers.

 Merveilleux voyages de l'homme dans les univers de son créateur!

 Oui, me direz-vous. Mais on est arrivé aux limites de l'humain. La métaphore ne peut aller plus loin...

 Comment un être , fût-il Dieu, a-t-il pu développer des univers? Cela devient inimaginable. C'est franchement irréaliste: il y a une disproportion insondable donc invraisemblable. L'homme peut co-créer. Mais là s'arrête la métaphore biblique. Comme l'a si bien dit Pascal,l'homme est disqualifié. Il ne peut pas concevoir l'inconcevable: ce Dieu proche de lui, serait capable de développer des tonnes de planètes. Ce n'est pas possible!

 Et pourtant les rêves des savants ne s'arrête plus là. Un groupe de physiciens soviétiques a pu même déclarer que la matière n'existe pas. Certains se sont orientés vers la quête nouvelle du Graal : ils l'ont appelé l'anti-matière. Mais cette quête sent le souffre de la volonté démonstratrice idéologique athée. D'autres plus sérieusement ont affirmés que la matière n'est que la conséquence de relations : la matière serait relations qui auraient pu partir de relations simples et se complexifier de plus en plus et enfler de plus en plus jusqu'au stade où nous la connaissons aujourd'hui. Que ce réseau de relations tombe et il n'y aurait plus de matières, donc plus d'univers.

 Dieu qui est Trinité, qui n'est que relations infinies, aurait lancé ce soufflé qui aurait gonflé pour donner cette réalité que nous vivons, et qui continuerait de gonfler avec ou sans l'aide des hommes!

 Pourquoi pas?

 Tel est mon credo. L'homme raisonnable est capable de participer lui-aussi à la complexification de ces relations et de comprendre toujours plus cette création et par là son auteur. Mais il peut aussi ne pas chercher à comprendre la création et par là aussi son auteur: alos ses inventions ne s'intégreront plus dans les réseaux de la création, désagrégeront des pans entiers de relations et peut-être toutes les relations. Il en a le pouvoir: il est à l'image de Dieu